
« On n’y comprend plus rien ». Cette petite phrase, lâchée dans un soupir au comptoir d’une boulangerie pisciacaise, est révélatrice du flou qui entoure la journée du 1er mai cette année. Il faut dire qu’il fallait être particulièrement assidu dans le suivi de l’actualité pour suivre les changements de braquet incessants de ces dernières semaines.
Revenons un an en arrière. Le point de départ de la discussion remonte en effet à la fin du mois d’avril 2025, lorsque certains boulangers avaient dénoncé les contrôles inédits menés ces dernières années par l’inspection du travail auprès de plusieurs artisans. Car si une tolérance existe pour eux, ils ont été épinglés pour avoir fait travailler leurs salariés durant cette journée fériée et chômée en France.
Le 22 janvier dernier, les députés devaient examiner une série de propositions de loi mises à l’ordre du jour par les élus Droite républicaine de Laurent Wauquiez. L’une d’elles avait été adoptée au Sénat le 3 juillet. Son ambition ? Permettre aux salariés de certains établissements et services de travailler le 1er Mai. Mais faute de temps, le texte est retombé dans les limbes… avant que Gabriel Attal, président du groupe Renaissance, ne le remette sur la table le 10 avril dernier avec un objectif clair : obtenir son adoption et son application avant le 1er mai 2026.
Il n’en fallait pas plus pour provoquer la colère des syndicats qui, dans une lettre commune, ont immédiatement dénoncé « la remise en cause du 1er mai, seul jour férié obligatoirement chômé et rémunéré et symbolique pour les travailleurs en France comme à l’international ». Face à cette levée de bouclier, le Gouvernement a finalement rétropédalé : la loi n’entre pas en vigueur cette année, mais une tolérance est promise. En effet, les salariés volontaires des boulangeries et fleuristes indépendants pourront travailler ce vendredi 1er mai, comme l’a annoncé le Premier ministre Sébastien Lecornu le vendredi 17 avril. D’éventuels contrôles viseraient toutefois à ce que « les conditions de volontariat et de rémunération doublée soient bien respectées ».
Pas de quoi rassurer Amandine. Gérante de la boutique Emma et Lilly Fleuriste à Andrésy, elle ouvrira bien sa boutique ce vendredi, mais ne fera pas travailler ses salariés. « Je ne prends pas le risque, avoue-t-elle. On s’organise différemment, on a décidé qu’ils feraient plutôt des heures supplémentaires la semaine avant. Et puis c’est aussi une perte de temps administrative ».
Même son de cloche à quelques kilomètres de là, à Triel-sur-Seine, où Vincent s’active pour enfourner son pain. Depuis sa boulangerie Maison Xavier, située sur la rue Paul Doumer, il persifle quant au timing de l’annonce du Premier ministre. « C’est bien beau de nous prévenir deux semaines avant, mais nous, on a des organisations de planning où nos gars, ils savent qu’ils travaillent toute l’année aux mêmes horaires. Pour être dans les règles de l’art et pour faire un changement de planning, il faut un accusé de réception 15 jours avant le changement. Le temps de faire les démarches, on n’est pas dans les clous ».
Vincent voit toutefois des points positifs dans la démarche du Gouvernement. « Je suis très content qu’ils aient enfin réussi à obtenir ça sur la base du volontariat. Parce que dans un sens, il y a toujours des gens qui ont des familles et que ça n’arrange pas, mais il y a aussi des gens qui sont célibataires, qui n’ont pas de gros salaires, et que ça va arranger de bosser. Que le choix revienne aux salariés, je ne trouve pas ça déconnant ».
Mais le volontariat existe-t-il vraiment dans le monde du travail ? C’est en tout cas sur ce point qu’alertent les organisations syndicales. « L’histoire sociale nous montre qu’à chaque fois qu’un principe est entamé, les dérogations s’étendent progressivement jusqu’à devenir la règle, poursuit le courrier de la CFDT, la CGT, FO, la CFE-CGC, la CFTC, l’Unsa, Solidaires et la FSU. Le travail du dimanche en est une illustration éclairante : une fois le travail généralisé ce jour-là, les majorations n’ont plus lieu d’être. Quant au ‘volontariat’, ajouté pour rassurer, il n’existe pas réellement du fait du lien de subordination inhérent au contrat de travail, d’autant plus dans les petites entreprises ».
S’il y en a un qu’une telle position irrite, c’est bien Karl Olive. Le député Renaissance de la 12ème circonscription des Yvelines, qui a maintes fois affirmé son attachement à la « liberté de travailler », insiste sur la « réalité du terrain ». « Entre le volontariat et la paye doublée… Demandez aux boulangers ce que peut représenter 300-400 balles pour eux ! s’exclame l’élu. C’est pour cela que j’étais très énervé lors de la réunion avec le Gouvernement : oui, avec le retrait du projet de loi, on s’est fait pisser dessus, et derrière on pisse sur les fleuristes et les boulangers alors que sur le terrain, tout le monde est d’accord ! »

Que ce soit Vincent, notre boulanger, ou Amandine la fleuriste, ils s’accordent en effet sur un point : une loi leur permettant de travailler, eux et leurs salariés, le 1er mai, mettrait fin à une injustice qui les fait ruminer quand ils voient d’autres commerces ouvrir sans que cela fasse sourciller qui que ce soit. « Si ils disent à tout le monde de fermer, il n’y pas de galère. Mais dans ces cas-là, McDo, KFC, Intermarché, Carrefour… Qu’est-ce que ça fait ouvert, ça, en fait ? Arrêtez de vous foutre de la gueule du monde. En France, on est le pays de la baguette et du croissant, soi-disant, et on empêche les artisans d’ouvrir ? »
Amandine, de son côté, comprend les autres commerçants qui se sentent lésés par cette tolérance accordée aux fleuristes et aux boulangers, mais pas aux autres commerces de proximité. « On nous dit qu’il faut développer ces commerces-là, mais derrière, on les oblige à fermer une journée qui est essentielle, regrette-t-elle. S’ils ont envie d’ouvrir le 1er mai et que les employés veulent travailler, il les fait travailler. S’ils ne veulent pas, ils ne veulent pas. Et après, à lui de se dire s’il a assez d’employés ou pas pour ouvrir. Ça doit juste être fait en bonne entente entre les employeurs et les patrons ».
Ce qui est certain, c’est que le sujet du travail le 1er mai risque bien d’animer les débats au moins jusqu’à l’année prochaine : Sébastien Lecornu a annoncé qu’un projet de loi pourrait bien entrer en vigueur dans les prochains mois. « Concrètement, seuls les salariés volontaires pourront travailler ; leur accord devra être écrit et ils bénéficieront d’une rémunération doublée, conformément à la loi, peut-on lire sur le site du Gouvernement. Le dispositif cible uniquement les commerces artisanaux de proximité. L’objectif est de soutenir les centres-villes, d’éviter toute extension aux structures industrielles et de préserver le caractère particulier du 1er mai ».
Cela sonnera-t-il le glas de la Fête du travail comme on l’a connue ? En tout cas, pour Karl Olive, « cela n’enlève en rien à la portée du 1er et les droits qui y sont attachés », alors que son homologue de la 8ème circonscription, Benjamin Lucas (Génération.s), y voit un moyen de « fracasser des droits qui ont été acquis par nos aînés au prix de hautes luttes ». Ce qui est sûr, c’est que les débats à l’Assemblée nationale promettent d’être houleux.